La dictature des Duvalier,
40 ans plus tard :
mémoires, histoire, héritages

Session 4 : Violence de la dictature, résistances, médiations scripturale et iconologique

5 Février
16h15 - 17h30
C-3061

L’iconologie du duvaliérisme dans l’actualité sociopolitique post-1986

Kesler Bien-Aimé

Dans les vagues des régimes politiques du siècle dernier, Haïti est loin d’être seule à avoir expérimenté la tyrannie politique. Au début de la deuxième moitié du 20e, ce modèle fut incarné par le duvaliérisme père et fils (1957-1986). Si beaucoup de sociétés arrivent à maitriser cette tentation en passant par la judiciarisation des préjudices politiques des régimes déchus, elles s’ouvrent aussi à un avenir sans oubli. Comment ont-elles procédé pour se restaurer, se guérir ? Inscrite dans le champ des études visuelles, ma communication mobilise un corpus de clichés photographiques, c’est-à-dire des traces visuelles qui font référence au duvaliérisme, mais souvent mobilisées dans la construction de deux mémoires sociales parallèles dont le déploiement ignore le point de vue des « ainsi connus »[1] sur cette question. En guise d’insister pour que l’institution judiciaire traite les différents de la société haïtienne avec ce régime, ses représentations sont tantôt mises en mémoire tantôt en contre-mémoire. Comment cadrer le présentisme du duvaliérisme à l’inaction des « figures de victimes » ? En particulier, celles qui ont occupé directement ou indirectement des positions importantes dans l’appareil étatique post-1986. En quoi la métapicture (Michell 1995) dont l’usage crée forcément la « métamémoire » est-elle capable de générer des pratiques politiques nécessaires à un travail de deuil collectif ? Pour en discuter, mon raisonnement aborde l’iconologie du duvaliérisme depuis le placard des élites culturelles nationales et diasporiques.

Quelques articulations entre état duvaliérien et société haïtienne : paroles, silences, résistances d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Le cas d’Yvonne Hakim Rimpel

Clorinde Zéphir

Tout se joue entre la démission de Magloire, le 12 décembre 1956, et l’élection de Duvalier organisée par le général Kébreau, le 22 septembre 1957. Ce que nous nommerons la créativité sociale haïtienne, entre 1804 et la moitié du XXème siècle, dans ses réponses nationalistes aux inégalités de race, de genre et de classe sera rapidement battue en brèche par la sauvagerie du pouvoir et de la domination qu’incarnera François Duvalier. Silences et mensonges. Terreur. Assurément le système duvaliérien vient s’appuyer sur la mémoire traumatisée, non dépassée, du système esclavagiste, et nous aura entrainés dans une marche arrière infernale dont le peuple haïtien ne s’est pas encore délivré.

Nous reviendrons sur la nuit cruelle du 5 au 6 janvier 1957 pour tenter de mieux comprendre viols, tortures, humiliations infligées à la journaliste militante Yvonne Hakim Rimpel, et à ses filles, sous le regard de Papa Doc, incarnation d’une nécropolitique qui n’a pu totalement détruire nos désirs de reconnaissance, de justice, de dignité.

Cependant la mort est bel et bien accrochée à nos mémoires et nous avons perdu en si peu de temps – moins de 4 ans – de janvier 1958 à avril 1961, des patriotes, des personnes d’intensité, de compétences et de valeurs comme Yvonne Hakim Rimpel et Jacques Stephen Alexis. Que nous disent leurs traces mêlées dans Escale, le journal d’Yvonne, sur les chemins de sororité et de fraternité ?

Fédérer toutes nos énergies pour donner à tous, citoyennes et des citoyens, une éducation lucide, autonome et revalorisante, comment y parviendrons-nous ? La réponse sera collective, « volonté générale » dirions-nous, au cœur de nos mémoires forcément imparfaites mais délibérement constructives, au sein de nos propres tensions nécessaires, incontournables, à l’établissement d’une démocratie. Et que nos solutions soient bien les nôtres. Et notre courage, de penser fondamentalement par nous-mêmes !

De la brutalité politique à la violence de l’écriture : le pathos en partage

Ulysse Mentor

Un corpus important de la littérature haïtienne contemporaine prend pour cadre référentiel la dictature duvaliériste. Pour tenter de restituer l’horreur et l’abjection de ce régime, les auteurs et autrices mettent en œuvre tout un ensemble de stratégies d’écriture. Cependant, l’acte d’écrire interpelle l’acte de lire comme son corrélatif dialectique, de sorte que la participation active du lecteur joue un rôle important dans la signifiance du texte. Comment cette participation est-elle encore possible dès lors que certains passages de ces œuvres textualisent des scènes macabres et insoutenables? L’écriture qui se refuse au silence pour se saisir de ces violences politiques n’est-elle pas devenue à son tour violente? Cette communication soutiendra l’idée que la mise en texte des violences de la dictature des Duvalier fait violence au lecteur dans la manière dont elle le déstabilise, au point que l’acte de lecture peut s’apparenter, dans certains cas, à une épreuve.

Présidence :

Biographies

Photographe, Kesler Bien-Aimé est détenteur d’un doctorat en ethnologie et patrimoine du département des sciences historiques de l’Université Laval. Rattaché au Programme de maitrise : histoire, mémoire et patrimoine (P-HMP) de l’Université d’État d’Haïti, il est le spécialiste de programme Culture à la Commission nationale haïtienne de coopération avec l’UNESCO. Membre du Comité scientifique de l’Institut du patrimoine culturel (IPAC) de l’Université Laval, membre de l’Association canadienne d’ethnologie et de folklore (ACEF/FSAC), Kesler Bien-Aimé est également membre de l’Axe 3 du Laboratoire : Langages. Discours. Représentations (LADIREP). Directeur des études culturelles et patrimoniales à l’Institut haïtien | patrimoine & tourisme (INAPAT), ses intérêts de recherche portent sur la pédagogie [dé]coloniale et les modes d’appropriation de l’héritage colonial dans les territoires postcoloniaux.

Clorinde Zephir est professeure de lettres et de philosophie née au Cap-Haïtien. Elle a poursuivi ses études supérieures à l’Université de Nice et à Paris IV Sorbonne. Elle a enseigné en Haïti, en France, en Côte d’Ivoire et au Brésil. Formateure et militante culturelle, elle est fondatrice de l’organisation ENFOFANM (1987) et du journal Ayiti Fanm (1991), dédiés à la promotion des droits des femmes et de l’éducation. Ses travaux et engagements portent sur l’éducation, la formation et la valorisation de la culture et de l’histoire haïtiennes.

Ulysse Mentor est docteur en littératures française, francophones et comparée de l’Université Paris 8. Sa thèse de doctorat s’intitule Le roman haïtien (1915-2015) : Un siècle d’écriture à l’épreuve des violences historico-politiques. Ses recherches explorent les écritures littéraires des violences politiques en contexte de dictature et de meurtre de masse, les dynamiques de genre, les reconfigurations des canons littéraires et les imaginaires écopoétiques dans les littératures caribéennes, à l’intersection des études culturelles, postcoloniales et écocritiques. Il a récemment soumis un article intitulé « Le roman haïtien de la dictature: écritures mémorielles et subversion des catégories génériques » à la revue Recherches francophones. Son article « Haïti: point focal du diversel glissantien? » fera partie d’un dossier sur Édouard Glissant qui paraîtra prochainement dans la revue Europe. Il a par ailleurs publié « Claire entre conformisme et révolte, une lecture d’Amour de Marie Vieux-Chauvet » (Revue Legs et Littérature, Marie Vieux-Chauvet, n° 8, 2016) et « Persistance et évolution du regard de et sur l’Autre dans le roman haïtien »  (Revue Legs et Littérature, Identités, races et couleurs, n° 11, 2018). Il a participé à la coordination d’un numéro de la Revue Legs et Littérature consacré à Jacques Stephen Alexis en 2022.

Julien Mérion est docteur en science politique et membre du Laboratoire CAGI (Centre d’Analyse Géopolitique et Internationale) à l’Université des Antilles, campus de Guadeloupe. Il a étudié le droit et les sciences politiques en Guadeloupe et à Paris (La Sorbonne). Ses recherches portent sur le pouvoir local et la société civile, la coopération et l’intégration régionale dans les Caraïbes, les idées politiques et les comportements politiques. Il est l’auteur et le co-auteur de plusieurs ouvrages, dont La question statutaire en Guadeloupe, Guyane et Martinique (avec Claude Emery, Fred Reno et Jean-Pierre Sainton, 2000) et L’émigration haïtienne dans la Caraïbe (avec Auguste Joint, 2010).