La dictature des Duvalier,
40 ans plus tard :
mémoires, histoire, héritages
Session 3 – B : Dictature, production culturelle, dispositif de contrôle
Nap kontinye teke mab la jouk sa kaba : Répression artistique sous la dictature des Duvalier (1957– 1986)
Kessie Theliar-Charles
La dictature de François et Jean-Claude Duvalier, au pouvoir de 1957 à 1986, a instauré un climat de répression politique et culturelle qui a poussé plus d’un million d’Haïtien·nes à l’exil, parmi lesquels de nombreux artistes. Ce régime autoritaire s’est consolidé dans le contexte géopolitique de la guerre froide, période marquée par une instrumentalisation des échanges culturels et de la propagande par les arts. À Port-au-Prince, la vie culturelle foisonnante qu’a connu le pays depuis les années 1940 connait un ralentissement à la venue au pouvoir de François Duvalier. Les artistes haïtiens sont dorénavant plus prudents. Dans ce nouveau contexte politique, les intellectuels, écrivain·es, poètes et artistes figurent parmi les cibles du régime, souvent emprisonnés, réduits au silence ou assassinés. Paradoxalement, François Duvalier est présenté par son administration comme le « grand protecteur des lettres et des arts », pour lesquels il a effectivement une grande considération, qui demeurent toutefois intéressée.
Cette communication s’intéresse à la répression des artistes visuels haïtiens sous la dictature en Haïti et aux stratégies de reconstitution de pôles culturels mises en œuvre en exil, notamment à New York et à Montréal. Elle examine la manière dont ces créateurs ont repensé leurs pratiques, leurs réseaux et leurs espaces de diffusion en réponse à la censure et à la violence d’État. Les résultats ont été cumulés en employant les méthodologies de l’histoire orale et l’archivage communautaire, dans une approche de récupération de l’histoire sociale de l’art. Afin de restituer la mémoire de ces trajectoires et de ces solidarités diasporiques, souvent absentes des récits officiels. En parallèle, cette communication interroge aussi la complexité des rapports entre culture et pouvoir en Haïti, où, malgré la répression, une dynamique artistique a persisté, soutenue par certains établissements culturels, galeries et acteurs du marché de l’art ayant collaboré, parfois malgré eux, avec le régime.
Représenter la dictature : approche muséologique du duvaliérisme au MUPANAH
Fritz-Gerald Louis
Le 7 février 1986 a marqué un tournant décisif dans l’histoire contemporaine d’Haïti avec le départ en exil de Jean-Claude Duvalier. Ce départ met fin à trois décennies de dictature familiale oppressive. Quarante ans après cet événement majeur, la mémoire collective demeure profondément fragmentée et souvent contestée. Elle oscille entre silence, oubli et transmission sélective. Cette communication se propose dès lors d’interroger avec acuité la place fondamentale de la dictature duvaliériste dans la construction des récits nationaux et des représentations historiques au sein du Musée du Panthéon national haïtien (MUPANAH), en explorant comment ce dernier façonne et reflète cette mémoire complexe.
En tant qu’établissement phare de la muséologie haïtienne, le MUPANAH occupe une position ambivalente : il est à la fois dépositaire d’objets, de symboles et de récits historiques, mais il doit aussi composer avec des enjeux politiques et mémoriels sensibles. La question centrale est de savoir comment un musée national, fondé en 1983 en plein régime duvaliériste, expose-t-il aujourd’hui la mémoire d’un pouvoir autoritaire qui a marqué durablement et profondément la société haïtienne. Quelles tensions se dessinent entre commémoration, occultation et réappropriation critique du passé dictatorial ?
À travers une analyse approfondie de l’exposition permanente et des discours institutionnels, il s’agira de démontrer comment le MUPANAH participe activement à la transmission et à la construction d’une mémoire spécifique de la dictature duvaliériste. Cette réflexion vise à établir que le musée, loin d’être un espace neutre de simple conservation, constitue un lieu privilégié d’observation des mécanismes de légitimation du pouvoir haïtien à travers la mise en scène du passé.
Mots-clés : dictature, mémoire, MUPANAH, Haïti, Duvalier.
Le Konpa dirèk et le duvaliérisme
Orso Antonio Dorelus
Le sujet dominant du Konpa dirèk a été, particulièrement sur François Duvalier, la femme, le snobisme ou encore la polémique courtoise entre le deux ténors de la musique dansante haïtienne: Nemours Jean-baptiste et Webert Sicot. En ce sens, les compositions de ces derniers endormaient la conscience d’une partie des catégories sociales défavorisées urbaines. «Tout se passe comme si les riches et les pauvres pouvaient vivre, danser et chanter au même rythme étourdissant pour signifier la stabilité des choses et le bon ordre établi.1» La politique non partisane semble-t-il a été interdite. Souvent en pleine prestation ou dans leur album, les musiciens devaient composer un morceau en faveur de Duvalier. Toute composition devrait-être claire et contrôlée. Cependant avec la mort de François Duvalier, selon ses vœux, le pouvoir est remis à son fils, Jean Claude. Dès lors, l’esthétique sentimentale va s’adjoindre à des textes qui partagent une certaine esthétique sociale, politique avec les Mini-jazz. Notre proposition consiste à faire une lecture politique2 des chansons afin de déceler leur nature relationnelle : propriété contextuelle et expressive en rapport avec le régime duvaliériste?
Entre censure, propagande et expression populaire : le Konpa sous l’emprise du régime des Duvalier
Nazaire Joinville
Le Konpa, comme étant une musique populaire, peut à la fois servir de vecteur d’expression sociale, de support idéologique et d’outil de contrôle symbolique (Adorno, 1974). Créé en 1955 par Nemours Jean-Baptiste, cette musique précède certes l’instauration du régime duvaliériste en Haïti, mais connaît son expansion la plus significative sous ce régime. En effet, en tant que musique populaire intimement liée à l’identité culturelle haïtienne, le Konpa s’est ainsi imposé comme un lieu privilégié de circulation de discours politiques et idéologiques sous l’ère duvaliériste (Joinville, 2025). Cette communication s’articule autour d’un objectif triple. Il s’agit de démontrer comment la dictature des Duvalier a favorisé l’essor du Konpa, tout en montrant comment ce même régime a causé des désavantages pour certains groupes. Il s’agit également d’analyser les productions musicales de certains groupes konpa afin de mettre en évidence non seulement leurs préoccupations des dynamiques sociopolitiques de l’époque, mais aussi et surtout leur rôle en tant que propagandistes du régime duvaliériste. Pour ce faire, cette étude repose sur soixante-cinq chansons konpa reparties ainsi : quinze chansons élogieuses à l’égard des Duvalier sorties pendant leur règne entre 1971 et 1986 en Haïti, auxquelles s’ajoutent cinquante autres chansons liées au contexte sociopolitique d’alors, produites tant en Haïti que dans la diaspora. Ce corpus musical révèle que les groupes konpa ont joué un rôle crucial dans la consolidation de la suprématie des Duvalier et dans la projection d’une image positive du régime dans l’imaginaire collectif de la population haïtienne et de la communauté internationale. Force est de constater qu’à travers une rhétorique sacralisée et unanimiste, Duvalier est présenté dans les chansons, comme une figure providentielle, indiscutable et indispensable à la nation haïtienne, et ce, en dépit de son règne incontestablement sanglant.
- Stéphane Martelly, poétesse, artiste, éditrice, professeure agrégée au Département des arts, langues et littératures de l’Université de Sherbrooke
Biographies
Kessie Theliar-Charles est une artiste-chercheuse, affiliée au CIDIHCA (Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne). Sa pratique prend forme à travers la recherche-création, fusionnant histoire orale et archivistique pour conserver et rendre accessible les différents récits des diasporas haïtiennes et caribéennes. Plus largement, elle se concentre sur la récupération, la préservation et la diffusion de l’héritage des artistes visuels afro-descendants qui ont été et continuent d’être actifs à Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal.
Fritz-Gerald Louis est doctorant en muséologie, médiation et patrimoine à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il est titulaire d’une licence en histoire de l’art et archéologie de l’Université d’État d’Haïti (UEH) et d’une maîtrise en histoire, mémoire et patrimoine, réalisée en partenariat entre l’UEH et l’Université Laval (Québec). Chargé de cours à l’UEH, il est membre du Centre de recherche Culture-Arts et Sociétés (CELAT), de l’Institut du Patrimoine de l’UQAM, de l’Institut du patrimoine culturel (IPAC) et de l’Association des musées de la Caraïbe (AMC). Ses recherches portent principalement sur les collections muséales et leur rôle dans la transmission de la mémoire et du patrimoine.
Orso Antonio Dorelus est licencié en histoire de l’art et archéologie à l’Institut supérieur d’études et de recherches en sciences sociales (IERAH/ISERSS), Université d’Etat d’Haïti(UEH), il est aussi diplômé en master philosophie esthétique contemporaine des arts et de la culture à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis. Actuellement, il est professeur à l’Université d’Etat d’Haïti.
Nazaire Joinville est doctorant en sciences du langage à l’Université de Sherbrooke, avec une spécialisation en sociolinguistique. Il est titulaire d’une maîtrise en cultures et espaces francophones (option linguistique) à l’Université Sainte-Anne ainsi que d’un baccalauréat en communication sociale à l’Université d’État d’Haïti. Ses travaux de recherche portent principalement sur les idéologies et représentations linguistiques, les dynamiques de contact de langues dans les contextes francophones et créolophones. Par ailleurs, il s’intéresse à la culture haïtienne, en particulier à la musique, qu’il aborde à travers une approche croisant ethnomusicologie et sociolinguistique.