La dictature des Duvalier,
40 ans plus tard :
mémoires, histoire, héritages

Session 2 – A : Dimension sociologique de la mémoire de la dictature

5 Février
11h40 - 13h20
C-3061

Interroger la mémoire et l’histoire de la dictature des Duvalier (1957-1986)

Kedma Louis

A partir d’un travail de terrain ethnographique basée sur l’histoire orale a Kenscoff et a Cazale (Haïti) de 2014 a 2019, mon article cherchera a montrer comment les mémoires collectives de la dictature des Duvalier (1957-1986) s’incarnent dans ces lieux (région et localité du département de l’ouest) de manière différente et comment ces mémoires s’inscrivent dans une dynamique historique.

En effet, après avoir mis en exergue leur singularité sociale et historique et leur expérience par rapport à cette dictature – Kenscoff en tant que siège de la milice et Cazale dont un massacre a été perpétré le 27 mars 1969- ma démarche consistera à questionner la manière dont cette dictature est mise en intrigue – ou non – au sein de la société haïtienne, qui paradoxalement, serait à la fois “oublieuse” de ce passe dictatorial et “engluée” dans celui-ci.

Par la suite, je tenterai en articulant histoire et mémoire, écriture et oralité d’interroger les représentations qu’ont été faites de l’histoire en tant que pourvoyeuse de mémoire nationale et officielle tout en montrant le poids que joue celle-ci dans la construction d’une mémoire de type social ou se déchiffrent des identités de groupe.

Entre combats mémoriels et légaux – Retour sur des initiatives militantes après le retour de Jean-Claude Duvalier en Haïti en 2011

Danièle Magloire

Le régime duvaliériste (1957-1986) a été caractérisé par des violations systématiques des droits humains, des vagues de migrations massives forcées d’Haitien.n.e.s fuyant la répression ainsi que la détérioration

des conditions de vie en Haïti. En 2011, l’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier (1971-1986) est de retour inopinément en Haïti après 25 ans d’exil doré. Des organisations de la société civile ont à la fois activement accompagné les victimes et ayant-droit engagé.e.s dans le procès contre Jean-Claude Duvalier et consorts pour crimes contre l’humanité et soutenu les initiatives visant à reconstruire une mémoire de la dictature. En se concentrant sur le travail juridique effectué par le Collectif contre l’impunité et le travail mémoriel de la Fondation connaissance et liberté (FOKAL), cette présentation s’attache donc à mettre en lumière:

1- Les apprentissages et les obstacles rencontrés lors des poursuites judiciaires engagées contre Jean-Claude Duvalier et consorts.

2- Des initiatives qui ont créé un espace de parole, d’échanges, de créations et d’apprentissages pour plusieurs générations d’Haïtien.n.e.s, incluant des victimes du régime.

Cette présentation se penchera donc sur des questions cruciales telles que : comment les Haïtien.n.e.s se remémorent-ils/elles la dictature? Quelles pratiques et initiatives mémorielles pouvons-nous identifier et qu’apportent-elles à la gestion du traumatisme et à la construction d’une mémoire collective sur la dictature? Quels ont été les mécanismes mis en place pour lutter contre le révisionnisme, l’impunité et pour entamer un procès pour crimes contre l’humanité? Quels rôles ont joué les organisations de la société civile et les victimes? Quelles continuités politiques et institutionnelles ont constitué des obstacles et des opportunités? Enfin, de quelle manière est-ce que ces deux ensembles d’initiatives ont permis de constituer une archive et une historiographie de la dictature duvaliériste?

Performances artistiques, histoire orale et mémoires de la violence politique en Haïti

Célia Romulus

Le duvaliérisme (1957-1986) a été caractérisé par des violations systématiques des droits humains, ce régime a redéfini les politiques de l’État et a fortement influencé les schémas de migration hors d’Haïti (Trouillot, 1990). Pour les sociétés émergeant de la répression étatique, comme Haïti, la mémoire se retrouve parfois au premier plan du débat public. En effet, depuis le retour de Duvalier en Haïti en 2011, certaines organisations de la société civile ont activement soutenu les initiatives de justice transitionnelle visant à reconstruire et à nourrir la mémoire par le biais d’expositions et de conférences ou en créant un espace pour les voix des survivant.e.s. Ces organisations ont tenté d’apporter des réponses à des questions cruciales : comment se souviendra-t-on de la répression genrée ? Quels sont les héritages contemporains de ce passé violent ? Comment une société peut-elle guérir ? Néanmoins, la portée restreinte de ce travail et des études disponibles contraste avec l’ampleur de la rupture provoquée par le duvaliérisme et son impact sur la société dans son ensemble. En analysant comment les récits de violence politique issus d’histoires familiales et de témoignages accessibles au public sont devenus le centre d’approches artistiques co-construisant une mémoire de la dictature en Haïti entre 2015 et 2019, cette présentation explore les façons dont on se souvient de la dictature en Haïti pour démontrer que les performances artistiques et l’histoire orale jouent un rôle central dans la mémorialisation de la violence politique.

Présidence :

Biographies

Kedma Louis est docteure en Études politiques à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales), Paris. Elle a fait des études de master en sociologie et philosophie politique à l’Université Paris Diderot. Ses recherches portent sur des thématiques suivantes: dictature, Duvalier, mémoire collective, histoire, lieu de mémoire, archives et traces, oralité et écriture, amnésie, oubli et exonostalgie. Elle est l’auteure de ««Memory in Haiti. Cazal’s Place de la résistance: a lieu de mémoire of the dictatorship (1957-86), revue Témoigner: entre Histoire et mémoire, 135, 2022».

Danièle Magloire est sociologue et militante féministe engagée dans la défense des droits humains en Haïti. Ses travaux et son action portent principalement sur les droits des femmes, la lutte contre les violences de genre, l’accès à la justice et le développement démocratique. Elle est dirigeante de l’organisation féministe Kay Fanm (Maison des femmes), spécialisée dans la prise en charge des violences faites aux femmes, et coordonne la Concertation nationale contre les violences faites aux femmes. Elle est également impliquée au sein du Collectif contre l’impunité, notamment dans les démarches judiciaires liées à l’affaire Duvalier, ainsi qu’à la FOKAL (Fondation connaissance et liberté). Elle intervient par ailleurs comme consultante auprès d’organismes nationaux et internationaux sur les questions de genre.

Célia Romulus est Professeure-adjointe à l’Institut d’études féministes et de genre, École de Développement International et Études Mondiales de l’Université d’Ottawa. Sa recherche et son enseignement s’inspirent de l’éducation anti-oppression et antiraciste ainsi que des afroféminismes et du féminisme décolonial. Ils explorent des questions liées au genre et à la politique de la mémoire, aux migrations, à la citoyenneté, à la violence politique et aux méthodes interdisciplinaires. Célia Romulus a travaillé comme directrice de programme dans les domaines de la violence sexiste dans les espaces publics et de la réforme du secteur de la sécurité pour ONU Femmes, l’entité des Nations Unies dédiée à l’égalité des sexes et à l’autonomisation des femmes. Elle continue à travailler en tant que consultante et formatrice sur des questions liées à l’anti-oppression, l’antiracisme, les féminités/masculinités noires et l’intégration du genre dans les politiques publiques et dans le développement.

Jean-Jacques Cadet, Docteur en philosophie de l’Université Paris VIII, est enseignant-chercheur à l’Université d’État d’Haïti et à l’Université Quisqueya. Actuellement, il est chercheur invité au Laboratoire de Changement Social et Politique (LCSP) de l’Université Paris-Cité. Il est aussi Directeur de programme au Collège International de Philosophie (Paris) et membre du comité de rédaction de la revue Rue Descartes (CIPH). Ses champs de recherche sont les suivants : Pensées marxistes, philosophe sociale, écologie et sciences ouvertes.