La dictature des Duvalier,
40 ans plus tard :
mémoires, histoire, héritages
Session 9 : Dynamiques diasporiques caribéennes de la dictature des Duvalier
Haïtianité et diaspora : étude comparative de la communauté haïtienne entre Montréal et la Guadeloupe en situation de post-duvaliérisme
Michelle E.J. Martineau
Le régime Duvalier (père et fils) pousse de nombreux.se.s Haïtien.e.s à s’exiler dans les quatre coins du monde au fil des années. À Montréal, l’intelligentsia s’organise pour créer et faire grandir la diaspora haïtienne au Canada notamment par la préservation de la culture, de la langue. En Guadeloupe, la diaspora haïtienne s’inscrit également dans ce processus pour permettre la préservation de la culture haïtienne et faciliter les ponts entre les différents groupes à travers le monde. Mais comment s’organise la diaspora haïtienne ? Qu’entend-nous par diaspora ? Comment cette diaspora est-elle accueillie à Montréal et en Guadeloupe ? Cette recherche se veut être un début de pistes de réflexions autour de la notion d’haïtianité et de sa revendication et préservation par la communauté haïtienne à travers une étude comparative entre deux cas à savoir la Guadeloupe, département français dit d’ « outre-mer » et Montréal (Québec, Canada). L’objectif est d’observer et comprendre les dynamiques existantes au sein de la communauté haïtienne à l’international notamment autour les enjeux et conséquences de la dictature Duvalier père et fils ainsi que les motivations de la communauté à maintenir les liens et ce, au-delà des frontières et enjeux géopolitiques. C’est également d’observer comment la diaspora haïtienne s’est intégré au fil du temps dans la sphère politique, économique, sociale et culturelle québécoise et si ce constat peut également se faire en contexte guadeloupéen. Cette recherche s’inscrit notamment dans une perspective intersectionnelle et décoloniale dans le but d’apporter de nouvelles lunettes et compréhensions autour notamment de la notion d’identité (en contexte caribéenne post-colonial, post-colonisation et post-duvaliérisme) et bien entendu de l’haïtianité et de sa manifestation et insertion en territoire d’accueil.
Haïti, muse métamorphe : migration haïtienne en terre littéraire guadeloupéenne. Incidence littéraire d’un fait historique : le Duvaliérisme
Ronald Selbonne
La geste historique haïtienne a constitué un réservoir d’inspiration pour la littérature caribéenne francophone. Aimé Césaire en postulant « Haïti où la Négritude se mit debout pour la première fois » et en explorant La Tragédie du Roi Christophe en est la parfaite et la plus connue des illustrations. Qu’en est-il des écrivains guadeloupéens ? La Guadeloupe, terre d’accueil de l’immigration haïtienne, est depuis longtemps en dialogue avec Haïti. En 1802, les deux pays résistent au rétablissement de l’esclavage voulu par Napoléon Bonaparte. Ce sont des soldats guadeloupéens capturés qui s’échappent et alertent les Haïtiens sur les vraies intentions de l’expédition française : Dessalines, dans une déclaration, dira son impuissance à ne pas pouvoir aider la résistance guadeloupéenne. Dans son ouvrage, La Littérature antillaise de 1913, Oruno Lara, le fondateur de la critique littéraire antillaise (Toumson, La Transgression des couleurs, 1989), propose deux études sur des écrivains haïtiens : Etzer Vilaire et Duraciné-Vaval. Pour Lara, ils font partie de « notre littérature, – c’est-à-dire la littérature des Antilles, Haïti, Guadeloupe et Martinique, c’est-à-dire la littérature créole » (Lara, p.35). Si les écrivains guadeloupéens s’inclinent au pied de la muse historique haïtienne (Anacaona, Bois-Caïman, Dessalines…), comment intègrent-ils la réalité plus contemporaine ? Un poème peu connu de Sonny Rupaire (« Menné vini…chayé alé », 1978) nous servira de balise. Le poète guadeloupéen, parangon de l’engagement, dénonce dans ce texte en créole les travailleurs haïtiens servant de briseurs de grève lors des grandes mobilisations de 1975 dans le secteur sucrier. En réalité, il cible surtout le trafic des « fils de Délira et Bienaimé » (Rupaire) organisé par les usiniers avec la complicité du gouvernement duvaliériste. Nous explorerons, par ailleurs, les références contemporaines haïtiennes chez d’autres écrivains guadeloupéens (Maryse Condé, Simone Schwarz-Bart, Max Jeanne, Olivier Marbœuf…).
Entre illégalité et invisibilité : l’anti-haïtianisme genré aux Bahamas
Valérie Sagine Toussaint
Cette communication analyse la manière dont les violences étatiques de la dictature des Duvalier, ainsi que leur invisibilisation historique, continuent de structurer les trajectoires migratoires et les conditions de vie des femmes haïtiennes, notamment aux Bahamas. La disparition forcée, la terreur politique et la répression genrée qui ont marqué le duvaliérisme débordent les frontières nationales : elles se prolongent dans les violences institutionnelles et l’anti-haïtianisme genré auxquels les migrantes sont confrontées en contexte post-duvaliériste et post-séisme.
La première partie examine le duvaliérisme comme système politique fondé sur la surveillance, la discipline des corps et l’usage illimité de la violence. En mobilisant les travaux de Trouillot, Belony, N’Zengou-Tayo et d’autres, elle montre comment les femmes ont été construites comme citoyennes de seconde zone : viols utilisés comme torture, répression des organisations féminines, diabolisation du féminin et absence de protection étatique. Cette citoyenneté différenciée constitue une matrice d’exils et participe à la dispersion forcée de la population haïtienne.
La deuxième partie porte sur les migrations haïtiennes dans la Caraïbe, un phénomène ancien mais largement sous-étudié lorsqu’il s’agit de l’exil provoqué par les régimes Duvalier. L’intensification des flux vers les Bahamas depuis les années 1950 a profondément transformé les géographies humaines de la région. Alors que la recherche privilégie les trajectoires vers l’Amérique du Nord ou l’Europe, les mobilités intra-caribéennes demeurent marginalisées, malgré le fait que les Haïtien·nes représentent aujourd’hui près du quart de la population bahaméenne. Leurs réalités – et plus encore celles des femmes – restent invisibilisées et réduites à des discours d’« illégalité », occultant les vulnérabilités spécifiques et les formes de marginalisation qui les touchent.
La troisième partie développe le concept d’anti-haïtianisme genré, fondé sur une analyse féministe noire et haïtienne, pour analyser les violences institutionnelles vécues par les migrantes aux Bahamas après 2010. Cette perspective met en lumière la citoyenneté différenciée qui leur est imposée : absence de protection étatique, obstacles à l’accès aux documents légaux, contrôle symbolique et structurel des corps, dévalorisation de la maternité et criminalisation de la mobilité. L’ensemble montre que l’invisibilisation des violences subies par les femmes haïtiennes constitue la continuité d’un mode de gestion politique des corps.
Le déchoukaj à travers le prisme de la presse militante guadeloupéenne
Julien Mérion
Haïti et la Guadeloupe ont souvent entretenu des relations placées sous le signe du paradoxe. Ainsi, la question haïtienne a beaucoup impacté le mouvement social en Guadeloupe. Dans la période contemporaine, en 1975, pour briser une grève dure dans le secteur de la canne, les usiniers vont faire appel à une main-d’œuvre haïtienne que les syndicats tenteront de rallier à leur cause.
Les années qui suivirent ont vu l’arrivée d’une forte immigration qui va se heurter à des tendances xénophobes. C’est dans ce contexte que la presse militante nationaliste va s’attacher à rendre compte de la fin du duvaliérisme.
Ce sera un défi important à relever dans la mesure où depuis 1804, la propagande coloniale n’a eu de cesse de présenter Haïti comme un épouvantail. Cette propagande a ressurgi à l‘apparition du Mouvement indépendantiste, laissant entendre que l’Indépendance conduirait inéluctablement à une « haïtianisation »
En effet, c’est dans la presse militante que la question de la dictature est le plus souvent évoqué, en relation bien souvent avec les associations de la diaspora haïtienne en Guadeloupe.
D’où le questionnement : Quel image d’Haïti se dégage-t-elle de cette couverture des événements par la presse militante en Guadeloupe ?
La présente communication se propose d’explorer le discours militant à partir d’un journal « Lendépandans » (En français L’Indépendance) qui va de 1985, à 1988 couvrir l’actualité haïtienne en appelant à la solidarité avec le pays de Dessalines.
Biographies
Michelle E. J. Martineau est docteure en science politique (UdeM), titulaire d’une maîtrise en science politique (UQÀM) et d’une maîtrise en droit public français (Université des Antilles – Guadeloupe). Elle est également chargée de cours au Département de science politique de l’UQÀM et fondatrice, depuis 2020, du blogue identitescaraibes.org, un site dédié aux questions nationales, ethniques et identitaires de la région Caraïbe. Ses intérêts de recherche gravitent autour des questions de la colonisation, la décolonisation, l’identité, le nationalisme, la géopolitique caribéenne, la race, l’ethnicité, les études féministes mais aussi les relations internationales.
Ronald Selbonne, écrivain, docteur de littérature générale et comparée (Émergence d’un discours-pays dans la littérature guadeloupéenne : l’exemple de la poésie (1946-1986) sous la direction de Lambert Félix Prudent et d’Odile Hamot, Université des Antilles, 2024), certifié de Lettres modernes. Ouvrages : Ronald Selbonne (sous la direction), Sonny Rupaire, fils inquiet d’une igname brisée, préface de Maryse Condé, Pointe-à-Pitre, éditions Jasor, 2013 ; Ronald Selbonne, Albert Béville alias Paul Niger : une Négritude géométrique, préface de Christiane Taubira, Matoury, Ibis rouge éditions, 2013 ; Ronald Selbonne, Marigalanteries. Marie-Galante à travers les textes, préface de Jack Bade, Pointe-à-Pitre, éditions Jasor, 2021 ; Ronald Selbonne (sous la direction), Autopsie d’un crash aérien. 22 juin 1962-Deshaies-Guadeloupe, Pointe-à-Pitre, éditions Jasor, 2022.
Valérie Sagine Toussaint est étudiante à la maîtrise en science politique à l’UQAM. Ses recherches portent sur les migrations intra-caribéennes, les violences institutionnelles, le féminisme noir, la misogynoire et la citoyenneté différenciée.
Julien Mérion est docteur en science politique et membre du Laboratoire CAGI (Centre d’Analyse Géopolitique et Internationale) à l’Université des Antilles, campus de Guadeloupe. Il a étudié le droit et les sciences politiques en Guadeloupe et à Paris (La Sorbonne). Ses recherches portent sur le pouvoir local et la société civile, la coopération et l’intégration régionale dans les Caraïbes, les idées politiques et les comportements politiques. Il est l’auteur et le co-auteur de plusieurs ouvrages, dont La question statutaire en Guadeloupe, Guyane et Martinique (avec Claude Emery, Fred Reno et Jean-Pierre Sainton, 2000) et L’émigration haïtienne dans la Caraïbe (avec Auguste Joint, 2010).
Emeline Pierre est professeure adjointe au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur la littérature des Caraïbes, le polar et l’écocritique. Elle a publié différents ouvrages, parmi lesquels Le polar de la Caraïbe francophone (2024), Le caractère subversif de la femme antillaise dans un contexte (post)colonial (2008). Elle a également fait paraître des œuvres littéraires, Bleu d’orage (2010) et Les découvertes de Papille au Bénin (2013). Ses articles récents comprennent « Caribbean and magical-religious thriller : in search of a poetics of the infungible narrative » (2025), « Les contes d’Ida Faubert à l’épreuve de la violence » (2025), « Les préoccupations écologiques du polar de la Caraïbe francophone » (2023) et « Figures de la violence dans le polar caribéen francophone » (2022).