La dictature des Duvalier,
40 ans plus tard :
mémoires, histoire, héritages
Session 8 – A : Héritages du duvaliérisme : entre droit, symboles et traumatisme collectif
Le temps d’après la dictature des Duvalier : trauma et construction du lien social en Haïti
Kenley Jeanty
Notre intervention se veut être un apport à la compréhension de la problématique de la mémoire de la dictature des Duvalier dans la société haïtienne. En effet, le passé de cette expérience politique continue de hanter l’époque post-dictature. Pour comprendre et analyser cette question, d’abord, nous souhaiterons diviser cette période en deux moments distincts : 1986-1996 et 2004-2014, date marquant la mort du dictateur Jean-Claude Duvalier. En outre nous emprunterons la notion de mémoire culturelle à Jan Assmann et adopterons la perspective théorique de la sociologie culturelle de Jeffrey C. Alexander sur la construction sociale du trauma pour analyser les recouvrements, les représentations sociales, les
disputes et les modes de régulation sociale qui ne cessent de « travailler » la conscience sociale des acteurs et des organisations de la société civile haïtienne. En s’appuyant sur des sources variées comme des audios, des vidéos, des articles de journaux et des ouvrages qui sont produits sur ladite question, nous souhaiterons montrer au moins deux éléments importants. D’une part, une différence significative entre les deux périodes. La première est caractérisée par une scission de la société dans le couplage suivant : bourreaux vs victimes. La seconde, par un conflit sociologique dans lequel la mise en mémoire de cette expérience politique est marquée par des épreuves de publicisation. D’autre part, la scène de la construction sociale du trauma a bien été jouée. Toutefois, les acteurs et les organisations n’ont pas réussi à trouver une des formes sociologiques d’inspiration simmélienne de résolution de conflit comme la défaite/la victoire, le renoncement moral ou le compromis. Ce qui provoque une oscillation de la société haïtienne chez les acteurs et les organisations entre un passé qu’on évite de revivre, et d’un présent qui peine à satisfaire les demandes sociales du peuple haïtien. De là gît, selon nous, une difficulté et/ou une crise à habiter la société.
Mots-clés : Trauma, dictature, mémoire, acteurs politiques et organisations de la société civile.
Évolution de la notion de crimes contre l’humanité en droit haïtien. L’affaire Duvalier
Milcar Jeff Dorce
Bay kou bliye pote mak sonje
La notion de crimes contre l’humanité suppose non seulement l’existence d’un auteur animé d’une volonté criminelle, mais également, dans bien des cas, la collaboration des autorités de l’État. Dans un tel contexte, la confiance des victimes envers l’État et son appareil judiciaire se trouve profondément menacée. Ceci est d’autant plus manifeste dans le contexte haïtien, marqué par une tension historique et persistante entre l’État et la nation. Cette tension peut transparaître dans les relations plaignantes/tribunaux, parfois caractérisées par la méfiance, tandis qu’idéalement l’appareil judiciaire devrait constituer un instrument efficace pour restaurer la confiance des victimes dans les gouvernements. Le 27 janvier 2012, le juge d’instruction du tribunal de première instance de Port-au-Prince a décidé d’abandonner les accusations de crimes contre l’humanité portées contre Duvalier, au motif que ces crimes, bien qu’existant en droit international, ne seraient pas prévus par le droit national haïtien. Saisie en appel, la cour d’appel a corrigé le raisonnement erroné du tribunal de première instance, rappelant que les crimes contre l’humanité sont prohibés par le droit international, lequel s’applique en droit national haïtien, même en l’absence de disposition expresse dans le code pénal. La cour a jugé que Haïti a l’obligation d’enquêter sur et de punir toute personne responsable de crimes contre l’humanité, que le temps ne saurait constituer un obstacle à la poursuite, et qu’il existe des indices sérieux de la commission de tels crimes sous le régime de Jean-Claude Duvalier. Le présent article propose un éclairage analytique sur la portée novatrice de l’arrêt, qui marque une étape décisive dans la reconnaissance de la notion de crimes contre l’humanité en droit haïtien. Ouvrant la voie à un procès pour crimes contre l’humanité, l’arrêt a contribué à tracer les contours d’une possible refondation de la confiance dans la justice, en renvoyant aux normes internationales de droits humains pour combler les défaillances de l’ordre juridique interne.
François Duvalier et la fête du drapeau en Haïti de 1957 à 1971 : entre patriotisme et duvaliérisme
André Yves Pierre
Le fête du drapeau est devenue un symbole d’unité pour les Haïtiens sous l’occupation américaine (1915-1934). Puis, dans les années 1940, sous Dumarsais Estimé, elle est devenue un événement très apprécié par la jeunesse haïtienne. Les détails concernant l’apparence physique du drapeau ont été précisés par une commission présidentielle en 1948. Malgré tout, les couleurs nationales, le bleu et le rouge, ont toujours fait l’objet de débats en Haïti. Ainsi, une fois élu président en 1957, Duvalier a tout fait pour changer la couleur du drapeau, en adoptant le noir et le rouge imposés par la Constitution Impériale du 20 mai 1805. Cette nouvelle couleur est devenue officielle lorsque Duvalier s’est proclamé président à vie en 1964. C’est ainsi, le débat fut clos. Et la nation fut contrainte, malgré tout, d’accepter le nouveau drapeau. Le noir et le rouge, couleurs du drapeau de l’Empereur Jacques Ier, devinrent les nouvelles couleurs de la patrie. Alors, en imposant le culte du drapeau comme un devoir, Duvalier a imposé son idéologie, le duvaliérisme. En fait, la célébration du drapeau dans ce cas n’a pas échappé à la nature totalitaire du régime. C’est ainsi que «être patriote» rimait avec «être duvaliériste». L’objectif de cet article est d’examiner comment Duvalier, au-delà de la question de la patrie, a voulu imposer le duvaliérisme, en instrumentalisant l’histoire à ses propres fins politiques. Pour réaliser ce travail, nous utiliserons des sources telles que les journaux de l’époque, comme Le Nouvelliste, le journal officiel Le Moniteur, les mémoires sous Duvalier et d’autres sources, comme les textes de lois, en particulier les décrets et arrêtés relatifs à la fête du drapeau. En outre, notre travail s’appuie sur une bibliographie consacrée au régime duvaliériste.
Mots-clés : duvaliérisme, drapeau, patriotisme, histoire.
Biographies
Kenley Jeanty a débuté ses études universitaires à l’Université d’État d’Haiti (UEH). Il est détenteur d’une double diplomation en sociologie. D’abord, une licence à la Faculté des sciences humaines (FASCH), puis, d’une maîtrise à l’université d’Ottawa. Il a aussi une formation en philosophie à l’École Normale Supérieure (ENS). Ses préoccupations intellectuelles consistent à interroger et comprendre l’actualité politique haïtienne, autrement dit, la période post-dictature. Ses travaux s’inscrivent à la croisée de la sociologie politique, de l’histoire culturelle et de la philosophie politique. Mes travaux de recherches portent sur plusieurs domaines. Parmi lesquels : religion, laïcité et transition démocratique; conflits mémoriels, trauma et lien social.
Milcar Jeff Dorce est docteur en droit (Université de Bordeaux) et actuellement chercheur postdoctoral en droit (Université Laval). Il a également complété une maîtrise en droit public (Université Toulouse Capitole) et une double licence en droit et sociologie (Université d’État d’Haïti). Il a publié plusieurs chapitres d’ouvrages et une vingtaine d’articles scientifiques dans des revues à comité de lecture en France (Revue de l’arbitrage), au Canada (Annuaire canadien de droit international), aux États-Unis (Harvard International Law Journal), au Royaume-Uni (Journal Transnational Dispute Management), en Asie (Asian Yearbook of International Economic Law) et en Amérique latine (Revue Brésilienne d’Arbitrage ; Études caribéennes, etc.).
André Yves PIERRE est titulaire d’un doctorat en histoire sociale de l’Université fédérale du Pará (Brésil). Il est actuellement professeur d’histoire à l’Université d’État d’Haïti (UEH) et de géopolitique à l’Institut Universitaire des Sciences (IUS). Il a publié des articles dans des revues scientifiques au Brésil et en Haïti. Ses principaux centres d’intérêt sont l’histoire des femmes, les questions raciales, les transports, les migrations et la révolution haïtienne.
Jean-Philippe Belleau est spécialiste de l’Amérique latine et anthropologue social travaillant sur le Brésil. Avant de rejoindre l’Université du Massachusetts à Boston (UMass Boston), il a travaillé pendant une dizaine d’années dans les domaines des droits de la personne et du développement auprès de l’OEA, des Nations Unies, d’ADF, du PNUD et de diverses ONG, dont Viva Rio et IFES. Il a dirigé le Fonds pour l’éducation aux droits de la personne en Haïti et a été conseiller politique auprès du chef de mission de l’OEA en Haïti. Il est membre du comité éditorial de la collection Studies in Christian Mission (Brill).