La dictature des Duvalier,
40 ans plus tard :
mémoires, histoire, héritages

Session 5 – B : Haïti sous les Duvalier : politique, religion et urbanisme

6 Février
09h00 - 10h40
C-1017-02

Sous le regard du pouvoir : les Jésuites canadiens et l’État Duvalier (1957-1964)

Mickenson François

L’accession au pouvoir en Haïti de François Duvalier, en 1957, inaugure une période charnière dans l’histoire des rapports de l’État haïtien avec l’Église. Le nouveau président est en conflit avec la hiérarchie cléricale, bien avant son élection (L. Denis, F. Duvalier et al. : 1949). Lors de la campagne présidentielle, le clergé catholique, composé majoritairement d’ecclésiastiques français, offrait son soutien au principal opposant politique de Duvalier, Louis Déjoie (W. Arthus : 2014). Ce dernier qui se montrait favorable à l’Église a échoué. François Duvalier, issu du mouvement noiriste dont il est l’un des idéologues, ne tarda pas à s’attaquer à l’institution cléricale.

Le président haïtien opère un rapprochement stratégique avec les jésuites canadiens, qui ont été appelés en Haïti dès 1953 et dont la mission a été la formation du clergé local (S. Mills : 2016), afin de contrebalancer l’influence des ecclésiastiques français. Dans ce contexte, le régime Duvalier a décerné, en novembre 1958, la distinction honorifique de l’« Ordre civil de Toussaint Louverture » au père Jean d’Auteuil Richard, le supérieur des jésuites en Haïti. Ce rapprochement n’empêche toutefois pas Duvalier d’expulser les jésuites canadiens en février 1964 (M. Nérestant : 1999), après s’en être pris au clergé et avoir chassé quatre ans plus tôt l’archevêque français de Port-au-Prince, Mgr François Poirier.

Cette communication propose d’analyser les relations entre les jésuites canadiens et le régime Duvalier, jusqu’à leur expulsion d’Haïti en 1964, à partir principalement de sources d’archives françaises et québécoises. Les missionnaires canadiens jouissaient de la confiance du Saint Siège, qui leur confiait la direction du Grand Séminaire d’Haïti, autrefois géré par des ecclésiastiques français. Nous nous attardons sur la cohabitation entre ces deux groupes religieux, français et canadiens.

Solidarités jésuites québécoises avec la diaspora haïtienne pendant le régime Duvalier: les cas de Karl Lévêque, Jacques Couture et Julien Harvey (1965-1986)

Frédéric Barriault

Comme le notait Jean-Claude Icart en 2004, le Québec et Haïti sont unis par des relations déjà anciennes. Ces relations sont séculaires en ce qui a trait aux missionnaires catholiques ayant œuvré dans la Perle des Antilles au 20e siècle et au-delà. Loin d’avoir été à sens unique, ces liens entre Québec et Haïti ont également transformé la collectivité québécoise.

Braquant les projecteurs sur les Jésuites du Canada français, cette communication montrera les solidarités développées par divers membres de la Compagnie de Jésus avec la diaspora haïtienne en amont comme en aval de la dictature des Duvalier. Nous insisterons d’abord sur l’arrivée des jésuites québécois à Haïti et leur expulsion par la junte duvaliériste. Nous nous pencherons ensuite sur la trajectoire du jésuite Karl Lévêque, que nous ferons dialoguer avec celles de ses confrères Jacques Couture et Julien Harvey. Nous mettrons en lumière les critiques jésuites du régime duvaliériste, en dialogue avec la diaspora haïtienne et parfois en conflit ouvert avec certains de ses membres. À ce sujet, nous évoquerons la polémique qui a opposé les députés péquistes Jacques Couture et Jean Alfred à propos des relations diplomatiques du Québec avec le régime de Duvalier. Nous évoquerons aussi les solidarités concrètes nouées par ces mêmes jésuites avec les réfugiés haïtiens, tant en matière d’intégration que de lutte au racisme au sein de la société québécoise.

Traces du duvaliérisme dans les quartiers : pouvoir, contrôle et gestion des services urbains dans les quartiers précaires de Port-au-Prince ( cas du quartier de Jalousie à Pétion-ville)

Jean Odelin Casseus

Quarante ans après la chute du régime des Duvalier, les logiques autoritaires et clientélistes qui structuraient l’État haïtien continuent d’imprégner la gestion des services urbains. Dans les quartiers précaires de Port-au-Prince l’accès à l’eau et à l’électricité demeure marqué par une forme de gouvernance héritée du duvaliérisme.

Les travaux fondateurs de Michel-Rolph Trouillot (1995) et Alex Dupuy (2014) ont montré que le duvaliérisme fut à la fois un système d’autorité politique et un mode de gestion territoriale fondé sur la centralisation et la peur. Laënnec Hurbon (1979), de son côté, a analysé la dimension religieuse et symbolique de ce contrôle, tandis que Fatton (2002, 2021) a insisté sur la continuité des logiques prédatrices de l’État après 1986.

Sur le plan urbain, D’Ans (1987) et Audebert (2012) ont mis en évidence la concentration des ressources à Port-au-Prince et la marginalisation des périphéries, alors que d’autres recherches récentes sur la gouvernance urbaine (Prince, 2021; Jaglin, 2012 ; Baron et Maillefert 2021 et Verdeil 2024) éclairent la persistance d’une gestion informelle des services dans les villes du Sud.

Cette communication s’appuie sur une analyse qualitative combinant observations de terrain, récits mémoriels et analyse spatiale pour étudier la persistance de ces logiques dans la gouvernance urbaine contemporaine. Le cas de Jalouzi révèle comment les politiques de régularisation ou de distribution sélective des services reproduisent une forme de “makoutisme urbain” : une gestion opaque et hiérarchisée de la ville, qui perpétue les inégalités, la domination d’un petit groupe ou du marchandage du service public.

L’étude invite ainsi à considérer les infrastructures urbaines tels que eau, électricité, comme des espaces de mémoire politique, où se rejouent les continuités entre autoritarisme d’hier et fragmentation sociale d’aujourd’hui. Comprendre ces héritages permet d’éclairer les défis actuels de la justice urbaine et de la gouvernance en Haïti.

Urbanisme et autoritarisme en Haïti (1957-1986) : production normative et fabrique urbaine sous les Duvalier

Lefranc Joseph

Cette communication analyse le paradoxe de la politique urbaine sous les Duvalier : un régime autoritaire qui a produit un arsenal normatif impressionnant tout en présidant à la dégradation accélérée de Port-au-Prince. Entre 1957 et 1986, s’accumulent lois, décrets et créations institutionnelles : loi de 1963, copie quasi littérale de celle de 1937, décret de 1971 sur les permis de construire se référant à une loi déjà remplacée, création du CNIAH et de la Banque du logement (1974), réglementations successives sur les lotissements (1977, 1982), fondation de l’EPPLS (1982) et de la Communauté urbaine de Port-au-Prince (1983). Dans le même temps, la capitale passe de 143 000 habitants en 1950 à 638 000 en 1976, dont 420 000 à faible revenu concentrés sur 470 hectares (890 habitants/hectare), révélant un écart croissant entre production normative et réalité urbaine. L’analyse montre que ce décalage constitue moins un échec qu’un mode de gouvernement articulé autour de trois logiques. La première est une amnésie institutionnelle organisée, symptôme d’un triple aveuglement : les textes s’articulent au passé normatif de manière confuse, ignorent les réalités sociales et méconnaissent la capacité effective de l’État à mettre en œuvre ses propres règles. Ce décalage accompagne la poussée démographique et spatiale : entre 1960 et 1982, la population urbaine passe de 12 % à 26 %, Port-au-Prince dépasse 700 000 habitants et les grands bidonvilles émergent, de la création de Cité Simone (future Cité-Soleil) à la bidonvillisation de La Saline. La deuxième logique est une économie de vitrine modernisatrice : Duvalierville, l’aéroport international ou les institutions spécialisées projettent une image de modernité, mais les budgets municipaux dérisoires (0,87 $ par habitant en 1974) traduisent l’abandon structurel des services urbains, paradoxalement au moment où un boom économique (1966-1976) double la part des exportations industrielles. La troisième est un autoritarisme urbain sélectif. La propriété est strictement protégée et le squat interdit, mais l’État laisse prospérer un marché locatif précaire où 80 % des familles pauvres demeurent locataires et consacrent une part écrasante de leurs revenus au loyer. Dans le même temps, les grands bidonvilles prennent forme, de Cité Simone à la bidonvillisation progressive de La Saline, dans des conditions d’extrême densité et de précarité. Ces logiques se combinent pour produire une « normativité stratifiée », accumulation de textes inopérants sur des pratiques vivantes, qui configure les conditions structurelles de la catastrophe urbaine contemporaine et éclaire l’usage du droit comme instrument de pouvoir sous un régime autoritaire.

Thème : Écologie, espace et urbanisation : politiques territoriales, environnement et rapports centre/périphérie.

Présidence :
  • Pierre Minn, Professeur agrégé, Département d’Anthropologie, Université de Montréal

Biographies

Mickenson François est postdoctorant à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il a réalisé une thèse de doctorat en Histoire à l’Université de Tours, en France, sur les relations entre l’État, l’Église et les élites haïtiennes au XIXe siècle. Ses recherches postdoctorales portent sur les dynamiques transnationales du christianisme entre Haïti et le Québec à partir de la deuxième moitié du XXe siècle.

Frédéric Barriault est doctorant en sciences des religions à l’Université du Québec à Montréal, où il complète une thèse sur la trajectoire spirituelle, intellectuelle et politique du jésuite Jacques Couture (1929-1995). Spécialiste de l’histoire du catholicisme québécois, ses recherches s’intéressent au christianisme social et aux mobilisations de la gauche chrétienne, en solidarité avec les mouvements sociaux québécois, dans la deuxième moitié du 20e siècle. Avec un souci marqué pour l’histoire des solidarités internationales des catholiques québécois·es.

Jean Odelin Casseus, est doctorant en urbanisme et amenagement du territoire en troisième année au Laboratoire Environnement Ville et Société (EVS) afilié à l’ED483 Sciences Sociales, INSA-Lyon. Il est détenteur d’un master en Gouvernance et management public et d’une licence en science politique. Il est également enseignant à l’Université en Haïti (IERAH, CEDI, UPBAS et IGGEP). Il a un article preprint publié dans HAL et a publié un ouvrage en 2024. Il a par ailleurs lancé une jeune maison d’édition qui a déjà publié trois ouvrages.

Lefranc Joseph, est sociologue et spécialiste des études urbaines, professeur à l’Université d’État d’Haïti et professeur invité à l’Université d’Ottawa. Chercheur au Centre haïtien de recherche en sciences sociales (CHARESSO), il travaille sur les politiques urbaines, les dynamiques territoriales et les formes de pouvoir en Haïti. Il est l’auteur de Sociologie de Port-au-Prince et prépare Urbanisme en Haïti : Sociologie historique des normes et production de la ville (à paraître en 2026).