La dictature des Duvalier,
40 ans plus tard :
mémoires, histoire, héritages
Session 5 – A : Duvaliérisme, société et démocratie : continuités et reconfigurations
The End of Dictatorship and the Persistence of Authoritarianism
Robert Fatton Jr.
The collapse of the Duvalier dictatorship in 1986 unleashed popular euphoria and the hopes for a transition to democracy. These hopes have gradually faded away as Haiti has endured a series of unrelenting and deepening crises. While the state has withered away and is incapable of providing basic security, rulers have remained trapped in the authoritarian “habitus” which has characterized Haitian politics. This “habitus” reflects a pattern of class rule that has excluded the vast majority of the population from the moral community of a small elite that controls the economy and the government. However, the persistence of authoritarianism should not mask continuous struggles “from below” to establish more inclusive and popular forms of governability. Morbid symptoms of decay coexist with hopeful signs of change. To paraphrase Antonio Gramsci, the old is dying but the new is struggling to be born.
Dictature et (pré)capitalisme en Haïti
Jean Jacques Cadet
Cette communication soutient la thèse selon laquelle le communisme haïtien était la branche la plus organisée et la plus victime de la répression des Duvalier. Elle s’appuie sur la Radiographie de la dictature (1973) de Gérard Pierre-Charles pour saisir l’articulation conceptuelle de ce mouvement d’opposition dont les sources remontent aux œuvres de Jacques Roumain et de Jacques Stephen Alexis. L’assassinat d’Alexis en 1961 par les Tontons Macoutes a engendré les conditions de la refondation de cette gauche ancrée dans une relecture conjoncturelle des œuvres de Marx au prisme des grandes thèses du castrisme. Je suis intéressé à l’analyse de la dictature élaborée par Pierre-Charles, selon qui, la vérité de ce régime se trouve dans le social dominé, sur le plan national, par le féodalisme et, sur le plan international, par le capitalisme mondial au moyen d’une lutte intense de classes. Ce dialogue entre la politique, l’économie et la société s’inscrit dans une approche globale du duvaliérisme visant à éviter tout déterminisme primaire. Peut-on saisir le duvaliérisme en dehors de la formation sociale l’ayant accompagné ? Comment comprendre l’articulation entre dictature, précapitalisme et religion?
Paroles voilées, vérités dévoilées : la rencontre en temps de dictature
George Eddy Lucien
« Il est venu le temps de se parler par signes. » Cette phrase du poète haïtien Anthony Phelps évoque un temps où la parole devient dangereuse, où donner voix à ses pensées est un acte subversif, voire suicidaire. C’est le temps de la dictature de Duvalier, où tout geste, tout mot, tout bruit peut-être interprété comme une menace. Dans ces contextes de répression, la parole directe est interdite ; il faut alors recourir à des mots doux, équivoques, ambigus, plurivoques et ambivalents. Seuls les littéraires maîtrisent cet art du détour. Seuls la poésie, le roman et le cinéma offrent la possibilité de dire sans dire, de dénoncer sans exposer, de créer des lieux d’échange et de résistance.
Ces moments de silence imposé ne sont pas propres à Haïti. Costa-Gavras, dans Z, rappelle la dictature des colonels en Grèce des années 1960 ; dans État de siège, il évoque les régimes autoritaires en Amérique latine, notamment en Uruguay. Z montre que tout rassemblement est sujet à la répression, et que pour survivre, il faut parler par signes, user de codes, de métaphores, de symboles.
Notre communication s’attache à révéler comment trois romans Les Rapaces de Marie Vieux-Chauvet, L’Espace d’un cillement de Jacques Stephen Alexis et Tonnerre noir d’Arna Bontemps construisent des lieux de rencontre au temps de la dictature. Ces œuvres convergent vers une même vérité : la rencontre, qu’elle soit textuelle, visuelle, verbale ou affective, constitue un moteur de transformation individuelle et collective. Elle permet de nommer l’injustice, de comprendre les mécanismes de domination, et d’envisager des formes de lutte. Elle est le lieu de la parole, de la pensée et de la solidarité.
Ainsi, dans les ténèbres des dictatures, la littérature ne se contente pas de témoigner, de survivre : elle trace des sentiers de lumière dans les fissures du silence. Elle invente des interstices de liberté, des espaces de parole où la rencontre devient acte d’insoumission et germination de la liberté.
Duvaliérisme sans Duvalier ? Pour une lecture épistémique de la démocratie haïtienne
Obed Sanon
Depuis la chute du régime Duvalier en 1986, Haïti a officiellement adopté une trajectoire démocratique, marquée par des élections pluralistes et une nouvelle constitution en 1987. Pourtant, cette rupture n’a pas permis l’émergence d’un ordre démocratique pleinement légitime. Comme l’a souligné Michel-Rolph Trouillot, le pays semble avoir glissé vers un « duvaliérisme sans Duvalier »3, reconduisant des formes autoritaires sous des apparences institutionnelles démocratiques.
Cette tension justifie cette communication qui se propose une lecture critique du régime démocratique haïtien, non à partir de sa légitimité politique ou procédurale, mais à travers sa justification épistémique : sa capacité à produire des décisions rationnelles, délibérées et éclairées. Malgré une reconnaissance institutionnelle forte, la démocratie haïtienne peine à instaurer un ordre fondé sur la raison publique. La succession de gouvernements de transition, l’absence de séparation effective des pouvoirs et les violations des droits fondamentaux témoignent d’un déficit de rationalité délibérative.
Ce paradoxe, une démocratie politiquement justifiée mais épistémiquement défaillante, implique une question fondamentale : qu’est-ce qu’un régime démocratique qui échoue à se justifier par la raison ? En mobilisant les travaux de Habermas et Estlund, on observe que les élections haïtiennes perpétuent souvent des logiques clientélistes, sans débat public substantiel.
L’hypothèse défendue est que cette carence épistémique affaiblit la légitimité du régime, le réduisant à un formalisme procédural sans substance cognitive. Ce papier invite à déplacer le regard : de la justice vers la raison. Une démocratie sans justification rationnelle ouvre-t-elle la voie à une résurgence autoritaire ? Il s’agit de rouvrir le débat sur les fondements de la démocratie post-autoritaire, en affirmant que sa légitimité dépend aussi de sa capacité à produire de la vérité et de la délibération.
- Alain Saint-Victor, Historien
Biographies
Robert Fatton Jr. est professeur émérite Julia A. Cooper en gouvernement et affaires étrangères au Département de sciences politiques de l’Université de Virginie. Il a été président du département de 1997 à 2004 et doyen associé de l’École supérieure de l’Université de Virginie de 2010 à 2012. Auteur de plusieurs ouvrages et nombreux articles scientifiques, il a notamment publié Black Consciousness in South Africa (1986), The Making of a Liberal Democracy: Senegal’s Passive Revolution, 1975-1985 (1987), Predatory Rule: State and Civil Society in Africa (1992), Haiti’s Predatory Republic: The Unending Transition to Democracy (2002), The Roots of Haitian Despotism (2007) et Haiti: Trapped in the Outer Periphery (2014). Il a également coédité The Future of Liberal Democracy: Thomas Jefferson and the Contemporary World (2004) et Religion, State, and Society (2009). En 2011, il a reçu le Prix d’excellence de la Haitian Studies Association pour son « engagement et sa contribution au développement des études haïtiennes pendant près d’un quart de siècle ».
Jean-Jacques Cadet, Docteur en philosophie de l’Université Paris VIII, est enseignant-chercheur à l’Université d’État d’Haïti et à l’Université Quisqueya. Actuellement, il est chercheur invité au Laboratoire de Changement Social et Politique (LCSP) de l’Université Paris-Cité. Il est aussi Directeur de programme au Collège International de Philosophie (Paris) et membre du comité de rédaction de la revue Rue Descartes (CIPH). Ses champs de recherche sont les suivants : Pensées marxistes, philosophe sociale, écologie et sciences ouvertes.
George Eddy Lucien est professeur à l’Université d’État d’Haïti, à l’Université Quisqueya et est également Professeur invité à l’Université d’Ottawa. Il est titulaire d’une Habilitation à Diriger de la Recherche en Géographie de l’Université de Paris 8 et a fait également une thèse en Histoire urbaine à l’Université de Toulouse, Le Mirail et un post-doctorat en études urbaines à l’Université du Québec à Montréal. Il dirige actuellement le Laboratoire dynamique des mondes américains (LADMA, École normale supérieure de Port-au-Prince), est responsable du master de Géographie, École Normale Supérieure/Paris et codirige également le département d’Histoire (ISERSS/Université d’État d’Haïti). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont en 2023, Le lieu à l’épreuve de la complexité appropriations et usages chez Joseph Anténor Firmin.
Obed Sanon est étudiant en master de philosophie au sein du programme Philosophie et transculturalité de l’École normale supérieure de Port-au-Prince. Il est également titulaire d’une licence en droit obtenue à l’Université de la Fondation Aristide. Ses recherches portent sur l’épistémologie et ses enjeux politiques, en particulier dans le cadre des régimes démocratiques post-autoritaires. Lauréat du Prix Robert Marcello, décerné par la Commission nationale de passation des marchés publics, il a été distingué pour un article portant sur les marchés publics et l’accès des petites et moyennes entreprises. Il a publié un résumé intitulé « Lire Après la finitude de Quentin Meillassoux » dans le journal L’Avant-Gardiste (consulter l’article). En 2022, il a participé à un colloque destiné aux étudiants en diplomatie et relations internationales, organisé autour du thème « La Chine populaire, entre mythes et réalités ». Cette initiative, portée par BOYARD Consulting en partenariat avec le Laboratoire de recherche sur l’Asie de l’INAGHEI, a été l’occasion pour lui de présenter une communication intitulée « La réalité des droits de l’homme en Chine : entre exposition de faits et interprétations idéologiques » (lien vers le texte).