La dictature des Duvalier,
40 ans plus tard :
mémoires, histoire, héritages
Session 3 – A : Mémoires de la dictature des Duvalier dans la littérature haïtienne
La mémoire de la dictature dans la littérature jeunesse haïtiano-québécoise
Sara Del Rossi
Cette communication analyse la manière dont la littérature jeunesse haïtiano-québécoise contribue à la transmission de la mémoire de la dictature des Duvalier au sein de la diaspora haïtienne au Québec. Marquée par des traumatismes profonds et souvent réduite au silence dans les récits familiaux, cette mémoire trouve dans la littérature destinée aux jeunes un espace privilégié pour transformer le non-dit en récit partageable et pour inscrire l’expérience diasporique dans une mémoire collective élargie.
L’étude porte sur deux œuvres représentatives, distinctes par leur forme et leur période de publication, mais convergentes dans leur traitement de la dictature et de l’exil : le diptyque romanesque Alexis d’Haïti (1999) et Alexis, fils de Raphaël (2000) de Marie-Célie Agnant, et Ayiti chant de liberté (2022) de Joujou Turenne. Chez Agnant, les romans de formation s’appuient sur les expériences des boat people pour représenter, à travers le regard d’un adolescent, la violence de la dictature et l’exil forcé. L’analyse met en évidence un double renversement générationnel : le jeune Alexis hérite du combat pour la justice de son père, tandis que ce dernier, autrefois idéalisé, apparaît profondément marqué par les séquelles psychiques de la prison et de la torture. L’ouvrage de Joujou Turenne, mêlant poésie, chant et conte, aborde plus tardivement et de façon fragmentaire la mémoire traumatique liée à l’arrestation de son père et aux violences subies par sa famille. Cette hybridité formelle permet d’inscrire une expérience intime dans une mémoire collective de la résistance.
Ces œuvres montrent que la littérature jeunesse haïtiano-québécoise constitue depuis plus de vingt ans un lieu central de médiation mémorielle, favorisant la transmission intergénérationnelle, la compréhension des causes de l’exil et la lutte contre l’amnésie collective, tout en ouvrant un dialogue interculturel avec le public non haïtien.
Écrire la mémoire de la dictature : Du témoignage intime à la mémoire collective dans Le Nègre crucifié de Gérard Étienne
Afellah Tariq
Paru en 1974, Le Nègre crucifié de Gérard Étienne s’inscrit dans le champ des écritures de l’exil et de la mémoire haïtienne. Le roman articule le témoignage individuel du traumatisme vécu sous la dictature duvaliériste et la construction d’une mémoire collective par le biais de la fiction. L’auteur, contraint à l’exil à Montréal en raison de son opposition au régime de François Duvalier, y inscrit une parole de résistance où l’intime et le politique se conjuguent, transformant la souffrance personnelle en matrice de mémoire nationale.
Bien que ce corpus appartienne à la géographie haïtienne, son étude s’inscrit pleinement dans mon champ de recherche sur l’autobiographie et l’autofiction francophone. L’œuvre illustre de manière exemplaire le passage du témoignage intime individuel à une mémoire coll
dans l’écriture autobiographique et autofictionnelle. De plus, elle s’inscrit dans une dynamique comparable à celle que l’on retrouve dans la littérature maghrébine et francophone, où des écrivains ont transformé l’expérience de l’oppression, coloniale ou dictatoriale, en espace de résistance, d’engagement et de résilience.
Cette communication analysera la manière dont Le Nègre crucifié opère ce passage de l’individuel au collectif à travers un dispositif romanesque de résilience. En explorant la polyphonie narrative, la symbolique du corps supplicié et les mécanismes de sublimation du trauma, il s’agira de montrer comment Étienne transforme le récit de l’oppression en un espace d’élaboration identitaire et mémorielle. Enfin, en situant cette œuvre dans le contexte montréalais — lieu d’exil et de création —, on mettra en lumière la fonction diasporique du récit, où l’exil devient à la fois condition d’énonciation et espace de mémoire partagée.
Mots-clés : Mémoire, exil, résilience, autofiction, diaspora haïtienne.
Le corps féminin dans l’œuvre de Yanick Lahens: espace de violence, de mémoire et de résistance face au duvaliérisme
Jean Kesner Fleursaint
Cette communication propose une analyse de la représentation du corps féminin dans un corpus d’œuvres de Yanick Lahens. Elle examine comment la corporéité y est construite comme un espace dialectique de tension : à la fois lieu d’inscription des violences politiques et patriarcales du régime duvaliériste, et foyer potentiel d’émancipation et de résistance mémorielle.
Cette démarche démontre que, sous la dictature, le corps des femmes devient le réceptacle d’une mémoire traumatique, soumis à l’instrumentalisation et à la marchandisation. L’écriture de Lahens donne voix à cette expérience silenciée et dissèque les fractures internes du féminisme haïtien à travers une galerie de personnages (Joyeuse, Angélique, la Mère, Nathalie…) incarnant des rapports contrastés à la subjectivité et à l’autorité corporelle.
Il sera établi que la fiction opère ici comme un espace de témoignage et de réparation symbolique. En documentant les violences genrées et en subvertissant les assignations traditionnelles, la littérature se fait acte politique. Elle interroge les clivages entre militantisme et vécus populaires, tout en œuvrant à la reconnaissance des voix marginalisées.
Cette réflexion révèle comment la représentation littéraire du corps chez Lahens participe activement à une relecture de l’histoire des femmes en Haïti. Par sa quête de dignité et de justice, son œuvre contribue à une transformation des rapports sociaux et à un éveil des consciences, associant la création romanesque à un projet de réparation et d’émancipation collective.
Mots-clés : Yanick Lahens ; corps féminin ; genre ; duvaliérisme ; mémoire traumatique ; résistance ; féminisme haïtien ; littérature et politique.
Le goût du retour. Mémoire et médias de représentation de la dictature des Duvalier chez Dany Laferrière
Henning Hufnagel
Dany Laferrière a été exilé, d’une certaine manière, même deux fois à cause de la dictature des Duvalier, souffrant de la persécution tant de François que de Jean-Claude Duvalier. Quand il a quatre ans, sa mère l’envoie de Port-au-Prince à Petit-Goâve, par peur des sbires de Papa Doc, qui cherchent à faire pression sur son père, maire de Port-au-Prince. Quand Laferrière a vingt-trois ans, cet exil interne est suivi par l’exil à l’étranger : Laferrière fuit le Haïti et s’installe à Montréal quand son ami Gasner Raymond est assassiné par les Tontons Macoutes.
Laferrière est revenu souvent sur ses expériences personnelles de la dictature et sur les effets de la dictature sur les Haïtiennes et Haïtiens, sous de formes très diverses, même journalistiques, en 1986, visitant l’île directement après la chute du duvaliérisme. La présente contribution se propose d’analyser deux textes expressément littéraires qui, chacun, thématisent la dictature et son souvenir, mais d’une perspective et d’une façon très différente l’une de l’autre, toutes les deux néanmoins à la fois particulièrement obsédante et particulièrement indirecte, « médiatisée » : Dans Le Goût des jeunes filles (1992), Laferrière raconte un « Week-end à Port-au-Prince » à la fin du mois d’avril 1971, une espèce d’histoire d’initiation haletante sous la menace constante des Tontons Macoutes. Dans L’énigme du retour (2009), Dany Laferrière raconte son retour dans son pays natal après la mort de son père. Si tous les deux textes sont annoncés comme « romans », le premier se présente comme un scénario cinématographique, tandis que l’autre est écrit en vers libres. La contribution montrera comment cette mise à distance par les médialisations respectives contribuent à rendre un passé traumatique narrable.
Biographies
Sara Del Rossi est enseignante-chercheuse à l’Institut d’Études Romanes de l’Université de Varsovie. Membre des groupes de recherche ECO/EGO et MICROFORMA, elle est auteure de l’ouvrage Où va le kont ? Dynamiques transculturelles de l’oraliture haïtienne (L’Harmattan, 2022) et de plusieurs articles sur l’oraliture haïtienne et ses formes contemporaines. Ses travaux de recherche s’inscrivent dans une perspective intersectionnelle et décoloniale, et portent également sur les littératures autochtones d’expression française, les écritures (post)migrantes, le théâtre, les formes néo-orales, ainsi que la littérature d’enfance et jeunesse. Elle a dirigé le numéro monographique René Depestre, de la lumière face à la barbarie (Interculturel Francophonies, n° 47, 2025) ainsi que le numéro Haïti de la revue Cahiers ERTA, consacré aux relations intermédiales entre Haïti et le Québec (n° 44, 2025).
Afellah Tariq est Maître de Conférences HDR à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech, chercheur en littérature comparée et en interculturel, il est l’auteur d’une thèse sur Le traitement du culturel dans le roman marocain de langue française. Membre de l’Association Européenne d’Études Francophones, membre permanent au laboratoire « Langue et Humanités » à l’Université Cadi Ayyad au Maroc. Il est également membre associé au « Laboratoire d’Études et de Recherches sur l’Interculturel » de l’Université Chouaïb Doukkali d’El Jadida. Ses travaux de recherche portent sur l’interaction entre la culture, la langue et la littérature, avec un intérêt particulier pour les enjeux interculturels dans les littératures francophones.
Jean Kesner Fleursaint est doctorant en littératures française et francophones à l’Université de Limoges. Il enseigne également les lettre modernes à l’Académie de Versailles. Ses recherches touchent à la question de l’égalité et de l’équité de genre. Cette approche fait écho aux enjeux des droits humains dans la construction d’une société juste et impartiale. Il s’intéresse également au champ des études de genre dans le monde francophone, en particulier à la représentation du corps dans les espaces sociaux et symboliques.
Henning Hufnagel est maître-assistant HDR et Privat-Dozent en littérature romane à l’Université de Zurich. Ses principaux domaines de recherche sont la narratologie transmédiale et transgénérique, les rapports entre littérature et histoire du savoir, les phénomènes de contact transculturel, ainsi que les questions d’intermédialité et d’interaction entre les arts, notamment dans les littératures française et francophone, ainsi qu’italienne et italophone. Il est actuellement chercheur invité au Project Narrative de l’Ohio State University (Columbus, États-Unis).
Ulysse Mentor est docteur en littératures française, francophones et comparée de l’Université Paris 8. Sa thèse de doctorat s’intitule Le roman haïtien (1915-2015) : Un siècle d’écriture à l’épreuve des violences historico-politiques. Ses recherches explorent les écritures littéraires des violences politiques en contexte de dictature et de meurtre de masse, les dynamiques de genre, les reconfigurations des canons littéraires et les imaginaires écopoétiques dans les littératures caribéennes, à l’intersection des études culturelles, postcoloniales et écocritiques. Il a récemment soumis un article intitulé « Le roman haïtien de la dictature: écritures mémorielles et subversion des catégories génériques » à la revue Recherches francophones. Son article « Haïti: point focal du diversel glissantien? » fera partie d’un dossier sur Édouard Glissant qui paraîtra prochainement dans la revue Europe. Il a par ailleurs publié « Claire entre conformisme et révolte, une lecture d’Amour de Marie Vieux-Chauvet » (Revue Legs et Littérature, Marie Vieux-Chauvet, n° 8, 2016) et « Persistance et évolution du regard de et sur l’Autre dans le roman haïtien » (Revue Legs et Littérature, Identités, races et couleurs, n° 11, 2018). Il a participé à la coordination d’un numéro de la Revue Legs et Littérature consacré à Jacques Stephen Alexis en 2022.