La dictature des Duvalier,
40 ans plus tard :
mémoires, histoire, héritages
Session 2 – B : Le corps et l’intime face à la violence de la dictature
Violence et corps féminins : la rhétorique du sang dans Breath, Eyes, Memory d’Edwidge Danticat
Derne Darelle Moutoula Niengou
Cette communication se propose d’examiner la représentation de la violence du régime duvaliériste sous la plume d’Edwidge Danticat. Il sera question de lire le motif du sang féminin dans le roman Breath, Eyes, Memory (1994) comme un lien de filiation entre des sujets féminins victimes de leur genre. Je parlerai de « liens du sang » non pas pour évoquer la filiation biologique, mais pour faire sens d’une communauté de femmes fondée sur les affres de la violence masculine omniprésente dans la narration.
Le premier roman d’Edwidge Danticat s’inscrit dans le contexte de la violence des Tonton Macoutes, bras armé du régime duvaliériste considéré comme la première vague de création de gangs à Haïti (Vincent, 2024). L’angle d’approche pour l’écrivaine est la violence sexuelle et genrée ‒comme en témoigne le viol de Martine dont est issu le personnage principal (Sophie)‒ dans un souci de dé-silencier l’expérience des femmes haïtiennes. Danticat le souligne dans son essai « We Are Ugly but We Are Here », les violences faites aux femmes issues de nations en proie aux conflits armés et à la violence politique comme Haïti restent assez peu évoquées dans les médias. La violence contre les femmes, pourtant régulière, est invisibilisée parce que tout simplement subsumée dans la violence politique. L’expérience féminine est ainsi passée sous silence même si, comme l’a notamment démontré Carolle Charles, la cruauté envers les femmes sous le régime duvaliériste a constitué un outil d’affrontement politique.
La narration de Danticat garde la violence contre les femmes à son centre. Elle est parsemée de micro-récits enchâssés ‒des légendes populaires propres au roman‒ qui placent les sujets féminins sous
le joug de la violence masculine. Le sang, résultat de cette violence, se présente comme un motif dans la narration. À travers une analyse de la récurrence du sang, je tenterai de montrer que le texte dévoile une violence qui infiltre les relations des femmes entre elles (entre Martine et Sophie) et présente la désincarnation par la mort ou la métamorphose ‒perçue dans plusieurs des micro-récits ainsi que dans le récit principal‒ comme action nécessaire pour la libération des sujets féminins.
Mots clés : femmes haïtiennes, violence masculine, Macoutes, sang, corps, genre.
L’intime comme espace politique: effacement des frontières et mémoire collective dans le roman haïtien de la dictature
Francesca Mintor
La dictature des Duvalier s’est construite par étapes successives dont l’une d’entre elles est l’abolition des frontières entre la sphère de la vie publique et celle de la vie privée, elle supprime en conséquence les libertés individuelles et collectives. Si la dictature revêt un caractère autoritaire et totalisant le poussant à vouloir tout contrôler jusqu’à s’immiscer dans la sphère privée des individus, se pose alors la question de l’intime entendu comme espace le plus intérieur et le plus secret de l’individu. Le roman haïtien de la dictature semble être l’un des espaces où se reconstitue l’irruption de la dictature des Duvalier dans la vie intime.
Ainsi, cette communication se propose d’articuler les rapports pouvant exister entre l’intime, le politique et la mémoire dans la mise en fiction de la dictature. Elle entend analyser la manière dont la question de l’intime est traitée dans l’écriture romanesque de la dictature. Cette analyse implique une conception politique de la fiction romanesque qui amène à une considération du roman haïtien comme étant l’un des principaux lieux d’élaboration de la mémoire de la dictature. Elle voudra soutenir l’idée selon laquelle les violences exercées par le pouvoir dictatorial s’enracinent dans une atteinte à l’intime qu’elle tend à reconfigurer, voire à abolir complètement.
Cette réflexion s’articulera selon trois principaux axes: disparition de l’espace personnel envisagé comme lieu privilégié de l’intimité, pervertissement du cercle familial en tant que cadre par excellence de l’intime et cadre social de la mémoire et l’inscription de la violence politique sur le corps et l’intime. Ces trois orientations conduiront à analyser en quoi cette intrusion dans le privé et l’intime tend à rendre problématique toute élaboration mémorielle de la dictature.
L’analyse s’appuiera sur un corpus constitué de cinq romans écrits par des femmes.
1- AGNANT, Marie-Célie, Femmes au temps des carnassiers, Montréal, Les éditions Remue-ménage, 2015.
2- CHAUVET, Marie-Vieux, Amour, Colère et Folie, Paris, Zulma, 2015, [1968].
3- MARS, Kettly, Saisons sauvages, Paris, Mercure de France, 2010.
Héritages intimes et écologiques de la dictature duvaliériste dans la littérature haïtienne contemporaine
Alessia Vignoli
Alors que l’historiographie haïtienne peine encore, à quelques exceptions près, à proposer une vision objective de la dictature duvaliériste, la littérature contemporaine s’est imposée comme lieu privilégié pour accomplir ce travail de mémoire. Cette communication propose une analyse des romans L’Escalier de mes désillusions (2014) de Gary Victor et Maître-Minuit (2018) de Makenzy Orcel qui explorent deux façons de montrer comment le duvaliérisme continue de marquer la société haïtienne. Chez Victor, le séisme de janvier 2010, événement d’origine naturelle, agit comme un catalyseur de mémoire : il réactive les souvenirs enfouis liés à la dictature et met en évidence la superposition de catastrophes d’origines différentes. L’écriture révèle ainsi combien l’expérience dictatoriale s’inscrit dans une géographie intime où les événements traumatiques ressurgissent à travers de nouvelles secousses. Le roman d’Orcel déplace l’attention vers l’espace collectif : il décrit les dégâts infligés à la campagne haïtienne et à la capitale Port-au-Prince, soulignant la manière dont la violence politique a aussi contribué à une dévastation écologique durable. Le roman relie la mémoire de la répression à celle d’un paysage ravagé, où l’environnement devient témoin des exactions commises. En mobilisant des outils critiques appartenant aux travaux sur le trauma et la transmission mémorielle ainsi qu’une réflexion écocritique sur l’impact environnemental de la dictature, je montrerai que ces deux romans conçoivent cette période comme une catastrophe multiforme qui s’est abattue sur le paysage extérieur et sur la géographie intime des individus. En dernière instance, cette lecture mettra en évidence les effets permanents du duvaliérisme dont la littérature se fait le témoin et l’interprète.
Chaînette : réfléchir au régime Duvalier en contexte de recherche-création
Chloé Savoie-Bernard
Dans cette communication, je souhaite présenter mon projet de recherche-création actuel, une autothéorie expérimentale qui s’intéresse à l’histoire de ma famille paternelle. À l’âge de treize ans, mon père, Joël Bernard, est emprisonné durant trois mois sous le régime dictatorial Duvalier, en même temps que plusieurs membres de sa famille. Ma famille paternelle a été incarcérée en raison de l’activité politique et littéraire du frère aîné de la famille, Josué Bernard. Après avoir séjourné plusieurs années dans des conditions inhumaines en prison, cet oncle a fait partie des prisonniers échangés contre la libération du diplomate américain Clinton Knox, en 1973, qui avait été kidnappé par des forces révolutionnaires antiduvaléristes. Puis, mon oncle a été déporté au Mexique, pays où il transitera avant de s’établir à Cuba. Il y décèdera à la fin des années 70, sans jamais être retourné en Haïti, sans jamais avoir revu sa famille, sans jamais avoir su que sa famille avait également été incarcérée. À la mort de mon père, il y a un an et demi, j’ai retrouvé le manuscrit de mon oncle dans ses affaires, où il raconte son emprisonnement, la torture qu’il a subie.
Ce projet vise à interroger les rémanences des multiples deuils dont ma famille paternelle a été façonnée, des deuils personnels qui s’inscrivent dans l’héritage des conséquences du régime Duvalier. Contrairement à une enquête, qui a une portée reconstitutive, je considère que le récit que je produirai résistera de facto à toute téléologie, mettant de l’avant une narrativité disloquée, parfois empêchée par l’insertion de segments plus théoriques. Travaillant avec des récits incomplets, des secrets de famille, des silences provoqués par le traumatisme de la torture, par la mort, par la maladie, je souhaite réfléchir aux héritages que l’on porte quand ils sont traversés par les répercussions dévastatrices de la violence étatique.
Biographies
Derne Darelle Moutoula Niengou est doctorante à l’Université Paris 8 sous la direction de Claire Joubert. Sa thèse est actuellement intitulée : « le réexamen de la notion de littérature nationale dans l’écriture d’Edwidge Danticat ». Rattachée au laboratoire TransCrit, elle est l’auteure de l’article « Le massacre dans la peau : corps et corpus dans The Farming of Bones d’Edwige Danticat » (2023) paru dans les Cahiers du CRINI. Elle a fait partie du comité d’organisation du colloque international « Re-situer et restituer Haïti : nouvelles connexions » qui s’est tenu les 4 et 5 avril 2024 à la Maison de la recherche de l’Université Paris 8 et dont les actes de colloque sont présentement en cours de publication par les Presses Universitaires de Vincennes.
Francesca Mintor est étudiante en deuxième année de master littérature et transculturalité à l’École Normale Supérieure de l’Université d’État d’Haïti. Son mémoire de licence intitulé « La dissidence face au totalitarisme dans le roman dystopique : une lecture de 1984 de George Orwell », a nourri son intérêt pour les univers oppressifs et les mécanismes de résistance. Ses recherches actuelles explorent les stratégies narratives de la dissidence dans les représentations des dystopies totalitaires et les figurations de la dictature.
Alessia Vignoli est enseignante-chercheuse à l’Institut d’études romanes de l’Université de Varsovie, membre du Centre de recherche en civilisation franco-canadienne et en littérature québécoise et du groupe de recherche ECO/EGO. Ses recherches portent sur les littératures des pays francophones du continent américain, en particulier des Caraïbes, du Québec et de la Louisiane. Elle s’intéresse à la lecture écocritique décoloniale du roman francophone caribéen, à la représentation des catastrophes naturelles et des identités non-normatives ainsi qu’à l’interaction entre la violence à l’égard des minorités, les traumatismes transgénérationnels et la transmission de la mémoire. Elle est l’auteure du livre La catastrophe naturelle en littérature : écritures franco-caribéennes (2022)
Chloé Savoie-Bernard (elle-she) est écrivaine, chercheuse, artiste et traductrice. Après avoir été professeure à l’Université Queen’s, elle occupe maintenant un poste de professeure de littérature à l’Université du Québec à Montréal. Ses intérêts de recherche comprennent les féminismes contemporains, les études noires et la recherche-création. Elle a écrit plusieurs livres, dont Des femmes savantes (nouvelles, Triptyque, 2016, finaliste au Prix littéraire des collégiens et mention d’honneur du Prix Adrienne-Choquette de la nouvelle) et Sainte Chloé de l’amour (2021, Hexagone, Finaliste du Prix des libraires et au Gala Dynastie ; 2024, Éditions du Castor Astral). Chez Triptyque, elle a aussi dirigé le collectif Corps (2018). En outre, elle développe une pratique en arts vivants et en performance qui l’a amenée à faire plusieurs résidences au Canada. Comme traductrice, elle a accompagné les œuvres de Myriam Chancy, Audre Lorde et Tessa McWatt, entre autres, pour des maisons d’édition canadiennes et françaises.
Sabine Lamour est sociologue, spécialisée en études féministes et de genre dans les contextes haïtien et caribéen. Elle est titulaire d’un doctorat en sociologie de l’Université Paris 8 et professeure à l’Université d’État d’Haïti depuis 2017. Elle a également été professeure invitée à Brown University (États-Unis) et est actuellement chercheuse invitée à l’Institut d’études féministes et de genre de l’Université d’Ottawa. Ses travaux se situent à l’intersection de la sociologie du genre, de l’histoire sociale et des études afro-diasporiques. Depuis plus de dix ans, elle explore les dynamiques des inégalités de genre, les trajectoires sociales et politiques des femmes haïtiennes, les formes de mémoire collective et les héritages de la colonialité, privilégiant une perspective subalterne et transnationale attentive à la production de savoirs dans les mondes noirs et caribéens. Elle est l’auteure de Imaginer le féminisme haïtien : Enjeux théoriques et épistémologiques (2025) et coautrice de Déjouer le silence : Contre-discours sur les femmes haïtiennes (2018), deux ouvrages de référence pour comprendre l’historicité et les recompositions contemporaines du féminisme en Haïti.