La dictature des Duvalier,
40 ans plus tard :
mémoires, histoire, héritages
Session 1 : Écritures historiographiques de la dictature des Duvalier
Entre histoire et mémoire : écrire le duvaliérisme depuis la diaspora haïtienne de Montréal
Virginie Belony
Cette communication examine comment, dès les années 1970, la diaspora haïtienne de Montréal a constitué et diffusé un savoir critique sur le régime des Duvalier. Elle analyse deux courants mémoriels concurrents : le courant dissident, dominant dans les publications militantes et les archives manuscrites, et le courant apologétique, minoritaire et principalement oral. Ces voix, socialement situées et informelles, participent à l’élaboration d’une historiographie diasporique du duvaliérisme, révélant des dynamiques de silence, de prudence stratégique et de mémoire partagée. La communication interroge ainsi la manière dont ces voix antagonistes orientent la mémoire collective et façonnent des interprétations divergentes du passé duvaliériste, tout en mettant en lumière les conditions sociales de leur énonciation.
Sortir de l’histoire politique
Michèle Oriol
Quarante années nous séparent aujourd’hui du départ en exil de Jean-Claude Duvalier. C’est un temps raisonnable, une distance suffisante, pour que historiens, sociologues et anthropologues essaient de comprendre, au-delà de l’anathème ou de la bénédiction, la période de gouvernement des deux Duvalier. Mais comment mettre de la distance pour découvrir sous la politique la société de ce temps ? Grâce à l’historiographie d’abord, en revisitant les sources et méthodes ensuite et enfin en structurant l’écoute du discours politique de ce temps et de maintenant.
L’historiographie semble avoir accumulé les non-dits et offrir l’histoire personnelle, familiale, comme miroir de l’histoire nationale. Quelques ouvrages, ceux de Diedrich principalement, illustreront ce propos. Ensuite, l’emprise totale de l’histoire politique sur l’histoire sociale sera questionnée. L’économie, la parenté, la paysannerie, la mobilité sociale et démographique, le temps long, éléments incontournables de la compréhension d’une société (et de ses expressions politiques) ont fait l’objet de nombreux travaux, peu connus, alors qu’ils ouvrent des pistes à des approches et à des méthodes qui pourraient aider à une compréhension plus large. Sortir des discours anachroniques et ethnocentrés peut aussi se faire en posant la question qui reste au cœur du débat aujourd’hui – l’idéologie, qui se construit depuis la période révolutionnaire, a une trajectoire profonde même quand elle prend des formes inattendues – dans le temps même où la nation haïtienne, en quarantaine sur son bout d’ile, vit l’épouvante.
Les mots, les morts, l’archive
Jean-Philippe Belleau
Comment mener des recherches et écrire sur un passé sans archive physique ? Comment faire l’anthropologie politique d’un État sans archive d’État ? Le régime de François Duvalier (1957-1971), dont les archives présidentielles ont disparu, en bloc, au cours des années 1970, n’offre aujourd’hui au chercheur qu’un recours incertain à l’histoire orale, aux mémoires âgées, aux sources secondaires, et aux méthodes de raccroc. Les critiques du principe de l’archive qui irriguent les œuvres de Michel Foucault et Michel-Rolph Trouillot, apparaissent à ce propos contre-productives ; l’archive est plutôt ici une rare planche de salut. Comment conjurer dans ces conditions l’anxiété méthodologique et éthique du chercheur ? Le doute devient non plus seulement une méthode de travail mais un exercice d’écriture, dans une relation plus intime et plus humble avec le lecteur. Cette contribution explore les défis de l’écriture historiographique, à la lumière d’une décennie de recherche sur ce régime.
Understanding Duvalier in the Post-Occupation Era: Peasants, Intellectuals, and the Formation of Popular Ideology, 1934-1962
Marvin Chochotte
During and after the US occupation in Haiti, Haitian intellectuals constructed a discourse that called for the political empowerment of the Haitian peasantry. Embedded in this occupation/post-occupation discourse were representations of peasants as passive and apolitical subjects under the subjugation of local state officials. Intellectual elites utilized these representations of peasants to critique oppression and exploitation in Haiti. Indeed, Haitian peasants were often victims of state repression and exploitation. Nevertheless, this presentation will reveal that elite discourses of the passive peasant were also employed by peasants themselves to defend their political rights and interests. Last, this presentation will show that elite constructed pro-peasant discourses shaped national political conversations in the mid twentieth century and became the early ideological foundations of the Duvalier regime.
- Nathalie Batraville, Professeure associée, Université Concordia
Biographies
Virginie Belony est professeure adjointe au Département d’histoire de l’Université de Montréal et historienne spécialiste des Caraïbes contemporaines. Ses recherches portent principalement sur l’histoire d’Haïti, avec un intérêt particulier pour la pensée intellectuelle haïtienne avant 1957, les récits de mémoire partagée après des périodes de violences étatiques et la construction de la mémoire collective en contexte diasporique. Elle est également directrice de la Revue d’histoire haïtienne, une publication annuelle.
Michèle Oriol est docteure en sociologie de l’Université Paris VII-Jussieu et licenciée en ethnologie de l’UEH. Elle est secrétaire exécutive du Comité Interministériel d’Aménagement du Territoire (CIAT) depuis 2011 et consultante indépendante sur des projets de développement rural, d’aménagement du territoire et de protection de l’environnement. Elle a enseigné à l’Université Quisqueya et à l’Université d’État d’Haïti, où elle a dirigé le programme de maîtrise en histoire, mémoire et patrimoine/criminologie. Membre fondatrice de la Fondation pour la Recherche Iconographique, elle a contribué à plusieurs expositions et publications sur l’histoire d’Haïti. Elle a été faite chevalier de la Légion d’Honneur en 2018 et a reçu l’Ordre du mérite agricole en 2009.
Jean-Philippe Belleau est spécialiste de l’Amérique latine et anthropologue social travaillant sur le Brésil. Avant de rejoindre l’Université du Massachusetts à Boston (UMass Boston), il a travaillé pendant une dizaine d’années dans les domaines des droits de la personne et du développement auprès de l’OEA, des Nations Unies, d’ADF, du PNUD et de diverses ONG, dont Viva Rio et IFES. Il a dirigé le Fonds pour l’éducation aux droits de la personne en Haïti et a été conseiller politique auprès du chef de mission de l’OEA en Haïti. Il est membre du comité éditorial de la collection Studies in Christian Mission (Brill).
Marvin Chochotte est historien de la Caraïbe et de l’Amérique latine, et plus largement des dynamiques politiques interaméricaines sous influence états-unienne. Ses travaux portent sur les thématiques historiques de l’esclavage, de la liberté, de la paysannerie, de la démocratie agraire, de l’intervention étrangère et de l’autoritarisme en Haïti. Son ouvrage à paraître explore ces thèmes dans l’histoire haïtienne et la manière dont ils ont façonné le contexte historique de l’ascension et de la chute de la dictature de François et Jean-Claude Duvalier, l’un des régimes les plus brutalement répressifs de l’histoire caribéenne. Il s’intéresse plus particulièrement aux transformations du rapport entre mobilisations paysannes, intervention étrangère et autoritarisme au XXe siècle.